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Surface d’Hela, 2615
Quaiche se réveilla la tête en bas. Rien ne bougeait. Vraiment rien : tout n’était qu’une immense immobilité – le vaisseau, le paysage, le ciel. C’était comme s’il avait été planté là des siècles auparavant et qu’il venait d’ouvrir les yeux.
Sauf qu’il ne devait pas être là depuis longtemps : il avait un souvenir très vif de l’attaque terrifiante et de sa chute vertigineuse. Le miracle, ce n’était pas qu’il se souvienne de ces événements, c’était qu’il soit en vie, tout simplement.
En se déplaçant très doucement, très prudemment dans son harnais, il essaya d’évaluer les dégâts. Le petit vaisseau craquait et grinçait autour de lui. Du coin de l’œil, en se tordant le cou – qu’il ne semblait pas s’être cassé –, il voyait une avalanche de poussière et de glace. Tout était trouble, comme vu à travers un voile de mousseline grise. La cascade de glace, qui était la seule chose en mouvement, lui confirmait qu’il ne pouvait pas être là depuis plus de quelques minutes. Il voyait aussi un bout du pont, le merveilleux, le fascinant lacis d’entretoises qui supportait la douce courbe de la route. Lorsque tout avait basculé autour de lui, il avait redouté pendant un moment d’avoir détruit la chose qui l’avait amené ici. L’immense pont avait l’air aussi délicat qu’une dentelle de papier. Enfin, rien n’indiquait qu’il l’ait endommagé. Il devait être plus solide qu’il n’y paraissait.
Le vaisseau se remit à craquer. Quaiche ne voyait pas nettement le sol. L’appareil s’était retrouvé sens dessus dessous, mais était-il vraiment tombé tout au fond du gouffre de Ginnungagap ?
Il regarda le tableau de bord… et n’arriva pas à faire le point dessus. D’ailleurs, maintenant qu’il y réfléchissait, tout ce qu’il voyait était flou. Ça allait mieux quand il fermait l’œil gauche. L’accélération avait dû lui endommager la rétine, se dit-il. C’était exactement le genre de dégâts réversibles que le Nécrophage était susceptible de lui infliger pour le ramener en vie.
Il ferma l’œil gauche et regarda la console de l’œil droit. Il y avait beaucoup de rouge – des messages d’alerte, signalant des avaries du système – mais aussi beaucoup d’écrans noirs qui auraient dû afficher des données. Le Nécrophage avait manifestement subi de gros dégâts, et pas seulement mécaniques : le noyau cybernétique de son système de navigation était atteint. L’appareil était plongé dans le coma.
Il essaya de parler :
— Reprise de contrôle système. Reboutage !
Il ne se passa rien. La reconnaissance vocale devait faire partie des fonctionnalités endommagées. Ou alors, le vaisseau avait à jamais cessé d’être.
Il essaya à nouveau, par sécurité :
— Reprise de contrôle système. Reboutage !
Sans plus de succès. Rien à espérer de ce côté-là, se dit-il.
Il tendit le bras, non sans mal, jusqu’à ce que sa main entre en contact avec l’une des manettes de commandes tactiles. Le moindre mouvement lui était pénible, mais ça ressemblait plutôt à la douleur diffuse de vilaines contusions qu’à l’élancement provoqué par une fracture ou une foulure. Il pouvait même bouger les jambes sans trop de bobo. Une sorte de coup de poignard lui délivra un message alarmant concernant ses côtes, certes, mais il respirait plus ou moins normalement et à part ça il n’éprouvait pas de sensations bizarres dans la poitrine ou dans le ventre. S’il s’en sortait avec quelques côtes fêlées et une rétine décollée, il pouvait s’estimer heureux.
Tu as toujours eu le cul bordé de nouilles ! se dit-il en tâtant avec ses doigts les divers boutons des commandes tactiles.
Chacune des commandes vocales avait un équivalent manuel ; le tout était de se rappeler les bonnes séquences de manipulation.
Ça y était. Un doigt là, le pouce ici. Appuyer. Recommencer.
Le vaisseau s’ébroua. Des caractères rouges apparurent fugitivement sur des écrans où il n’y avait rien l’instant d’avant.
Il allait y arriver. Il y avait encore du jus dans la vieille carcasse. Il essaya à nouveau. L’appareil s’anima d’une vie frémissante, essayant de se rebouter. Un vacillement de rouge, puis plus rien.
— Allez ! fit Quaiche entre ses dents.
Il recommença. La troisième fois serait-elle la bonne ? Le moteur toussa, cafouilla, se mit à ronronner. L’inscription en rouge réapparut, s’effaça, revint. D’autres écrans s’illuminèrent : le vaisseau sortait du coma ; il explorait ses fonctionnalités.
— Brave Fifille, murmura Quaiche alors que le vaisseau se tortillait, se reconfigurait.
Des mouvements réflexes, sans doute, juste une routine qui ramenait l’appareil à son profil par défaut. Il y eut un crépitement, sur la coque. Probablement une pluie de gravier provoquée par ces mouvements. Le vaisseau s’inclina de plusieurs degrés et le point de vue de Quaiche changea.
— Doucement…, dit-il.
Trop tard. Le Nécrophage avait commencé à s’incliner sur le côté, basculant de la corniche où il s’était temporairement posé. Quaiche aperçut le sol, une bonne centaine de mètres plus bas. Il montait à sa rencontre. Très vite.
La chute lui parut durer une éternité.
Il y eut une série de tonneaux et de chocs. Il ne perdit pas connaissance, mais il eut l’impression que quelque chose le frappait à coups répétés dans la mâchoire, le cognait contre le sol pour le briser en mille morceaux – pour le tuer.
Il poussa un gémissement. Il comprit que, cette fois, il ne s’en sortirait pas à si bon compte. Il ressentit une pression énorme sur la poitrine, comme si on lui avait posé une enclume sur le thorax. Ses côtes fêlées avaient vraisemblablement craqué. Il allait déguster. D’un autre côté, il était toujours en vie. Et au moins, le Nécrophage s’était posé d’aplomb. Il voyait à nouveau le pont, encadré comme une photo de brochure touristique. Le destin remuait le couteau dans la plaie, se dit-il. Il lui rappelait comment il s’était mis dans ce pétrin. Ça lui apprendrait…
La plupart des voyants rouges du panneau de commandes s’étaient éteints à nouveau. À la place des caractères lumineux, fluctuants, apparut le reflet de son visage : hâve, hébété, d’horribles cernes noirs surmontant des joues creuses. Il avait vu une image identique, une fois : la face d’un personnage religieux imprimée sur le tissu d’un suaire. Juste une esquisse, comme tracée à grands traits, au charbon de bois.
Le virus d’endoctrinement bouillonnait à nouveau dans ses veines.
— Reboutage ! ordonna-t-il en crachant un mélange de sang et de dents cassées.
Pas de réponse. Quaiche actionna les commandes tactiles, répétant la même séquence d’instructions. Sans résultat. Il réessaya, sachant que c’était la seule solution ; sans une panoplie de diagnostic complet, il n’y avait aucun moyen de réveiller le vaisseau.
Les lumières frémirent sur la console. Allons, tout espoir n’était pas perdu. Quelque chose marchait encore. Chaque fois qu’il renouvelait l’ordre de réveil, de nouveaux systèmes se ranimaient. Et puis, après le huitième ou le neuvième essai, il n’y eut plus d’amélioration. Il ne voulut pas réessayer, de peur d’épuiser les réserves d’énergie, ou de provoquer une surtension des systèmes redevenus fonctionnels. Il devrait se contenter de ce qui marchait.
Fermant l’œil gauche, il parcourut les messages rouges… qui lui confirmèrent que le Nécrophage n’était pas près de redémarrer. Les systèmes de vol critiques avaient été détruits lors de l’attaque, les systèmes secondaires pulvérisés lors de la collision avec la paroi et l’interminable chute vers le fond du gouffre. Son magnifique, son précieux bijou de vaisseau était détruit. Ses mécanismes d’autoréparation auraient bien du mal à le remettre en état, même s’il avait des mois devant lui – parce qu’il leur faudrait bien ce temps pour y parvenir. Enfin, il pouvait se réjouir que le Nécrophage ait réussi à le maintenir en vie. Là, au moins, il ne l’avait pas lâché.
Il réexamina les voyants. La balise de détresse automatique fonctionnait. Sa portée serait limitée par les parois de glace des deux côtés du gouffre, mais rien ne pouvait empêcher le signal de monter tout droit – sauf, évidemment, la géante gazeuse positionnée entre Morwenna et lui. Combien de temps devrait-il attendre qu’elle émerge de la face éclairée d’Haldora ?
Il vérifia celui des chronomètres du vaisseau qui marchait encore. Encore quatre heures avant que le Dominatrix ne capte le signal de détresse après être ressorti de derrière la planète, après quoi il lui faudrait bien une heure pour descendre le rejoindre. Jamais, en temps normal, il n’aurait pris le risque de faire approcher le vaisseau d’un endroit aussi potentiellement dangereux, mais il n’avait pas le choix. Et puis il doutait que les sentinelles en embuscade présentent un grand danger à présent : pour ce qu’il en savait, il en avait détruit deux, et la troisième devrait être à court d’énergie. Elle lui aurait sûrement déjà tiré dessus à nouveau si elle avait pu.
Quatre heures, plus une pour arriver jusqu’à lui : cinq heures et il serait sauvé. Il aurait préféré être déjà tiré d’affaire, là, tout de suite, mais il ne pouvait pas se plaindre, surtout pas après avoir annoncé à Morwenna qu’elle devrait rester six heures sans nouvelles de lui. Et cette histoire de satellites relais qu’il n’avait pas interceptés ? Il dut s’avouer que, pressé comme il l’était de passer à l’action, il n’avait pas beaucoup pensé à la sécurité de Morwenna. Bref, il l’avait bien cherché. Alors, autant encaisser comme un grand garçon, hein ?
Cinq heures ? Autant dire rien. Du gâteau !
Puis il remarqua l’un des autres voyants. Il cligna des yeux, refit le point, espérant avoir mal vu. Mais non. Pas d’erreur.
L’intégrité de la coque était atteinte. La fissure devait être modeste : un cheveu. En temps normal, elle se serait rebouchée sans qu’il en entende seulement parler, mais le vaisseau était si gravement endommagé que les systèmes de réparation normaux étaient HS. À peine – si peu qu’il ne le sentait pas encore, l’air s’échappait dans l’espace. Le Nécrophage compensait la perte de pression comme il pouvait, grâce aux réserves pressurisées, mais ça ne pouvait pas continuer indéfiniment.
Quaiche additionna deux et deux. Délai avant l’épuisement des réserves : deux heures.
Il n’y arriverait pas.
Cela ferait-il une différence, qu’il panique ou non ? Il rumina la question, sentant que c’était important. Le problème n’était pas simplement qu’il était enfermé dans une pièce close avec une réserve d’oxygène lentement mais sûrement remplacée par le gaz carbonique de sa respiration. L’air fuyait par une fissure dans la coque, et il continuerait à fuir quelle que soit la vitesse à laquelle il brûlerait l’oxygène en respirant. Même s’il n’inspirait qu’une seule fois au cours des deux prochaines heures, il n’aurait plus d’air pour une seconde bouffée. Le problème, ce n’était pas le manque d’oxygène, c’était la fuite. D’ici deux heures, il respirerait du bon vieux vide, le genre de vide pour lequel certains étaient prêts à payer une fortune. On disait que ça faisait mal pendant les quelques premières secondes. Mais pour lui la transition vers l’absence d’air serait graduelle. Il serait inconscient bien avant. Peut-être avant les prochaines quatre-vingt-dix minutes.
Enfin, même si ça ne changeait pas grand-chose, autant éviter de paniquer, hein ? Tout dépendait des caractéristiques de la fuite. Si l’air fuyait par le système de recyclage, il avait intérêt à économiser son souffle. Au lieu de deux heures, il pourrait peut-être tenir trois… et même quatre, avec de la chance, et s’il acceptait d’endurer quelques dommages au cerveau. Et les quatre heures pourraient – mais là, il tirait vraiment sur la corde – peut-être en faire cinq.
Il se berçait d’illusions. Il n’avait pas plus de deux heures devant lui. Deux et demie, grand maximum. Panique tant que tu veux, se dit-il. Ça ne changera strictement rien.
Le virus jusqu’alors frémissant sentit sa peur. Il l’engloutit, s’en nourrit. Et plus Quaiche tentait de lutter contre la panique, plus le virus prenait de force, l’envahissait, effaçant toute pensée rationnelle.
— Non, fit Quaiche. Ce n’est vraiment pas le moment !
Et pourquoi pas, après tout ? À quoi bon conserver sa clarté d’esprit s’il n’avait aucun espoir de s’en sortir ? Au moins, le virus le laisserait mourir en pensant qu’il avait affaire à une entité infiniment plus grande que lui, qui s’en faisait pour lui et qui veillait sur lui tandis qu’il rendait le dernier soupir…
De toute façon, le virus s’en fichait pas mal. Que ça lui plaise ou non, il allait l’inonder d’immanence. Il n’y avait aucun bruit, hormis sa propre respiration et le crépitement occasionnel provoqué par la chute des débris de glace arrachés aux parois. Il n’y avait rien à regarder, en dehors du pont. Seulement, dans le silence, il entendait de la musique d’orgue. Très loin encore, mais elle se rapprochait, et il savait que quand elle atteindrait son terrible crescendo son âme s’emplirait de joie et de vénération. Et bien que le pont soit resté plus ou moins inchangé, il voyait les prémices de fabuleux reflets colorés dans le ciel noir, au-delà du pont, des carrés, des rectangles et des losanges de lumière qui commençaient à briller dans les ténèbres, comme des vitraux dans un ensemble plus vaste et plus glorieux.
— Non, dit Quaiche.
Sans conviction, cette fois.
Une heure passa. Les systèmes flanchèrent, les uns après les autres. Les messages lumineux, rouges, s’effacèrent. Aucune de ces pannes ne modifiait beaucoup son pronostic de survie. Le vaisseau ne mettrait pas fin aux souffrances de son occupant en explosant. Non, se dit Quaiche, la Fille du Nécrophage ferait tout ce qui était en son pouvoir pour le maintenir en vie jusqu’à son dernier souffle hoquetant. La futilité de l’exercice lui échappait complètement : la machine continuerait à envoyer ce signal de détresse, et il serait mort depuis deux ou trois heures quand le Dominatrix le recevrait.
Il éclata de rire : le rire du condamné sur l’échafaud. Il avait toujours pensé que le Nécrophage était un appareil suprêmement intelligent. Par rapport à la plupart des vaisseaux spatiaux – et rares étaient ceux qui bénéficiaient d’une sous-persona de niveau gamma –, c’était sûrement vrai. Mais en fin de compte, il était quand même plutôt stupide.
— Pardon, Vaisseau, dit-il.
Et il partit d’un nouvel éclat de rire, sauf que cette fois le rire s’acheva en sanglots pitoyables.
Le virus ne l’aidait pas. C’est ce qu’il avait espéré, mais les sentiments qu’il induisait étaient trop superficiels. Au moment où il aurait eu le plus besoin d’eux, il était conscient de leurs limites. Le virus titillait les parties de son cerveau qui généraient le sentiment d’extase religieuse, mais il ne court-circuitait pas les autres parties de son esprit qui reconnaissaient le côté artificiel de ce sentiment. Il avait bien l’impression d’être en présence du sacré, mais il savait aussi, avec une clarté absolue, que c’était une question de neuro-anatomie. Rien n’était vrai : la musique d’orgue, les vitraux dans le ciel, l’impression d’être confronté à une chose infiniment grande et infiniment compatissante, tout cela était explicable en termes de câblage neurologique, de potentiel synaptique, abyssal.
Et voilà : au moment où il en aurait eu le plus besoin, au moment où il aurait eu le plus grand désir de ce réconfort – voilà qu’il lui était refusé. Il n’était qu’un homme sans Dieu, avec un virus foireux dans le sang, un homme qui manquait d’air et de temps, sur un monde auquel il avait donné un nom qui serait bientôt oublié.
— Je regrette, Mor, dit-il. J’ai merdé. Oh, putain ! Ce coup-là, j’ai vraiment merdé.
Il pensa à elle, si loin de lui, inaccessible… et c’est là qu’il repensa au souffleur de verre.
Il n’y avait pas pensé depuis longtemps, mais il y avait longtemps, aussi, qu’il ne s’était senti aussi terriblement seul. Comment s’appelait-il, déjà ? Trollhattan. C’est ça. Quaiche l’avait rencontré dans l’une des plazas à microgravité de Pygmalion, l’une des lunes de Parsifal, dans le système de Tau Ceti.
Le gars faisait une démonstration. C’était un ancien Pirate du Ciel en rupture de ban, avec ses membres débranchables et son visage pareil à une peau d’éléphant parcheminée, criblée de trous aux endroits où des bouchers lui avaient enlevé des mélanomes provoqués par les radiations. Un artisan en apesanteur qui faisait des constructions stupéfiantes : des dentelles de verre qui occupaient des pièces entières, parfois si délicates qu’elles n’auraient pas supporté la faible gravité d’une modeste lune. Et toutes étaient différentes. Il y avait des planétaires d’une finesse telle qu’elle blessait le regard. Il y avait des volées d’oiseaux, de milliers d’oiseaux, reliés par un infime contact d’aile à aile. Il y avait des bancs de milliers de poissons parcourus de tons de jaune et de bleu d’une inconcevable subtilité, aux nageoires d’une transparence poignante, à peine effleurées de rose. Il y avait des escadres d’anges, des escarmouches entre galions remontant à l’époque de la marine à voile, des représentations de combats intersidéraux à couper le souffle. Il y avait des créations presque pénibles à regarder, comme si le seul fait de les observer pouvait subtilement déséquilibrer le jeu des ombres et des lumières qui les parcouraient, provoquant l’élargissement d’une infime fissure latente et l’instabilité de la structure. Une fois, une œuvre de Trollhattan avait spontanément explosé alors qu’on la dévoilait en public. Il n’en était pas resté un éclat plus gros qu’un insecte. On n’avait jamais très bien su si c’était voulu ou non.
Tout le monde s’accordait sur un point : les créations de Trollhattan étaient hors de prix. Elles étaient déjà chères au départ, mais les coûts de transport étaient stupéfiants. La seule expédition d’une de ses œuvres hors de Pygmalion aurait mis sur la paille un État demarchiste modeste. On avait beau faire, on avait beau essayer de la protéger dans des emballages intelligents afin d’amortir les accélérations, chaque tentative d’envoi d’une œuvre de Trollhattan s’était soldée par beaucoup de verre brisé. Toutes ses œuvres subsistantes se trouvaient dans le système de Tau Ceti. Des familles entières s’étaient installées sur Parsifal rien que pour pouvoir posséder et exhiber leur Trollhattan.
On racontait que quelque part dans l’espace interstellaire une barge automatisée transportait à vitesse réduite – quelques pour cent de la vitesse de la lumière – des centaines de ses créations vers un autre système, qui variait selon les conteurs. C’était la livraison d’une commande passée des dizaines d’années auparavant. Celui qui réussirait à pirater cette barge sans pulvériser les œuvres de Trollhattan serait incommensurablement riche. À une époque où les usines pouvaient fabriquer à peu près n’importe quoi à un coût dérisoire, les œuvres faites à la main, dont la provenance était attestée, figuraient parmi les derniers objets « de valeur ».
Au cours de son séjour sur Parsifal, Quaiche avait envisagé de miser sur les œuvres de Trollhattan. Il s’était même brièvement acoquiné avec un artisan qui affirmait pouvoir produire des faux convaincants, à l’aide de droïdes miniatures qui dévoraient des blocs de cristal grands comme des hangars. Quaiche avait vu les premières ébauches : elles étaient bonnes, mais pas suffisamment. Les vrais Trollhattan avaient une qualité prismatique que rien dans l’univers n’égalerait jamais. C’étaient des diamants étincelants, à côté desquels les copies n’étaient que de la glace. Bref, le projet avait avorté faute de produits de qualité. Il faudrait tuer Trollhattan pour que le marché commence à avaler des faux.
Quaiche avait assisté à la démonstration après avoir fouiné un bout de temps autour de Trollhattan, à la recherche d’une vilaine petite chose lui permettant de faire pression sur lui. S’il arrivait à convaincre Trollhattan de fermer les yeux quand les faux arriveraient sur le marché – s’il pouvait dire qu’il ne se souvenait pas précisément de les avoir faits, mais qu’il ne se souvenait pas non plus de ne pas les avoir faits –, Quaiche pourrait peut-être tirer un petit quelque chose de cette magouille.
Mais Trollhattan était irréprochable. Il n’avait jamais rien dit qui puisse être retenu contre lui. Il ne fréquentait même pas les cercles artistiques habituels.
Il se contentait de souffler le verre.
Désemparé, son enthousiasme sérieusement douché, Quaiche était néanmoins resté assez longtemps pour assister à une partie de la démonstration. Et son intérêt jusque-là glacé, dépassionné, pour la valeur bassement matérielle de la production de Trollhattan avait laissé place à une véritable vénération pour son œuvre en tant que telle.
Lors de cette démonstration, Trollhattan avait réalisé une petite composition, pas l’une de ces choses grandes comme une maison. C’était une plante merveilleusement complexe, constituée d’une tige verte, translucide, et d’innombrables feuilles en forme de corne, couleur de rubis clair, le tout flottant en apesanteur. Quand Quaiche était arrivé, l’artiste terminait, près de l’une des fleurs, un objet bleu qui scintillait d’une façon exquise. Quaiche ne reconnut pas immédiatement la forme, mais quand Trollhattan commença à étirer la courbe incroyablement fine d’un bec en direction du calice, il comprit que c’était un oiseau-mouche. La pointe de l’arc d’ambre s’étirait à un doigt d’un pétale, et Quaiche imagina que c’était fini, que l’oiseau et la fleur resteraient ainsi, à planer l’un près de l’autre. Et puis l’angle de la lumière changea, et il se rendit compte que la pointe du bec et le pistil de la fleur étaient reliés par un fil de verre d’une impossible finesse, un rayon d’or pareil au dernier filament du jour lors d’un coucher de soleil planétaire, et que ce qu’il voyait était la langue de l’oiseau-mouche, soufflée en verre filé.
L’effet était assurément délibéré, parce que les autres spectateurs repérèrent la langue plus ou moins au même moment. Aucune émotion ne parcourut les parties du visage de Trollhattan qui semblaient encore physiquement capables d’en exprimer.
À cet instant, Quaiche avait méprisé le souffleur de verre, méprisé la vanité de son génie. Pour lui, cette absence totale, étudiée, d’émotion était aussi condamnable qu’une manifestation d’orgueil. En même temps, il éprouvait une immense admiration pour le tour qu’il venait de lui voir effectuer. Quel effet cela ferait-il, se demanda Quaiche, d’importer un peu de ce miracle dans la vie de tous les jours ? Les admirateurs de Trollhattan vivaient à une époque de miracles et de merveilles. Et pourtant, la vision de la langue de l’oiseau-mouche semblait être la plus surprenante des merveilles qu’il leur ait été donné de contempler depuis longtemps.
En tout cas, c’était le cas pour Quaiche. Une écharde de verre l’avait ému jusqu’au cœur au moment où il s’y attendait le moins.
Et c’était à cela, à la langue de l’oiseau-mouche, qu’il pensait en ce moment précis. Quand il était obligé de s’éloigner de Morwenna, il imaginait toujours qu’un fil de verre filé, teinté d’or, étiré jusqu’à la finesse exquise de la langue de l’oiseau-mouche, le reliait à elle. La finesse et la fragilité de ce fil augmentaient avec la distance qui les séparait. Mais tant qu’il arriverait à conserver cette image à l’esprit, il se considérerait comme lié à elle, et son isolement lui semblerait moins absolu. Il lui semblait encore, alors, sentir le fil de verre vibrer au rythme de sa respiration.
Mais le fil semblait, en cet instant, bien ténu, bien frêle, et il n’avait plus l’impression de sentir son souffle.
Il regarda à nouveau l’heure : une demi-heure avait encore passé. Même en étant optimiste, il n’avait guère plus de trente ou quarante minutes devant lui. Était-ce son imagination, ou l’air commençait-il déjà à sentir le renfermé, à se raréfier ?